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Faut-il tuer les vieux ?

“Journal de la guerre au cochon” d’Adolfo Bioy Casares

Avouez que la question mérite d’être posée ? On doit reconnaître à Adolfo Bioy Casares le courage de l’avoir suggérée dès 1969 dans son roman : Journal de la guerre au cochon. L’écrivain est argentin, né en 1914 à Buenos Aires et mort au même endroit en 1999. Ami de l’inévitable Borges, au point d’avoir fait des œuvres communes, il est aussi le mari de Silvina Ocampo, autre très grand nom de la littérature argentine.

Bioy Casares au milieu, Borges à droite, chillin’ with friends and attitude !

On connait Bioy Casares pour un autre roman L’invention de Morel, monument des lettres sud-américaines, dont je vous parlerai peut-être plus tard. Mais ce qui m’a attiré dans l’œuvre de l’auteur, c’est ce texte étrange au titre et à l’intrigue surprenants. Le Journal de la guerre au cochon se situe dans une ville qui ressemble à Buenos Aires, dans des rues interminables où règne une atmosphère à la fois très urbaine et pourtant pas si éloignée des habitudes et des préoccupations d’un village. On y suit les tribulations d’un homme mûr, Vidal, qui partage sa vie entre son groupe d’amis, son fils avec qui il habite et la jeune Nelida dont le charme ne le laisse pas indifférent. Assez vite, ce décor banal est perturbé par la frénésie qui s’empare de la ville : les jeunes ont décidé de se débarrasser des vieux. Vidal, à partir de ce moment, n’aura de cesse d’essayer de (se) convaincre qu’il n’est pas vieux et d’échapper à la violence de ces bandes organisées, jeunes et vengeresses.

… je ne suis pas vieux, je ne suis pas vieux, je ne suis pas vieux…

L’un des intérêts du roman est le mélange des registres. La description du groupe de petits vieux avec leurs habitudes et leurs marottes plus ou moins lubriques est drôle mais aussi inquiétante. De même, la folie qui s’empare de la ville est absurde et amusante à l’état de rumeur mais elle se révèle effrayante à mesure qu’elle s’approche de Vidal. Les scènes de traque, réalistes et brutales, font songer aux heures sombres de la dictature militaire (1976-1983) que Bioy Casares anticipe étrangement. L’auteur ne choisit pas entre gravité et humour et le roman préfère se situer à la frontière entre les genres. Il en ressort une drôle de sensation, mitigée, propice à faire réfléchir le lecteur sur l’action qui se déroule sous ses yeux : une partie de la population s’en prend à une autre, pourquoi ?

Bioy Casares, évidemment, ne répond pas à cette question. Il interroge notre gérontophobie (celle qui vous fait aimer le titre de cet article et qui m’a fait l’écrire), en démontre l’absurdité mais il ne se prive pas d’attaquer de la même façon la gérontophilie. Si les bourreaux sont des personnages abjects, dont la violence n’est ni excusée ni excusable, les victimes ne sont pas plus reluisantes et ne semblent pas vraiment mériter notre compassion. Pire, elles pourraient s’avérer plus cruelles si on changeait les rôles. L’écrivain laisse tout le monde face à ses contradictions et se garde bien de trancher pour les uns ou pour les autres. Son seul plaisir est de révéler le ridicule de tous ses personnages et il excelle dans ce domaine.

Je ne suis pas vieux, je fais semblant.

Le charme qu’opère sur moi la littérature argentine vient de ce jeu constant de l’entre-deux. Les thèmes sont souvent profonds, proches de la métaphysique mais leur traitement est facétieux et les écrivains se plaisent toujours à placer un bon mot où une pirouette stylistique. L’humour est un sujet pris au sérieux et les sujets légers sont rigoureusement discutés. Cette désinvolture s’applique aussi à la lecture. On peut lire Le journal de la guerre au cochon sans y chercher de messages cachés ni de grandes théories, pour le seul plaisir de la lecture. Il y a du suspense, de l’humour et même une romance, les ingrédients d’un bon divertissement populaire. On peut aussi décortiquer chaque partie du roman, s’extasier de la profondeur vertigineuse du moindre de ses paragraphes, trouver en sa lecture le casse-tête métaphysique qu’il est sans aucun doute. Tout coexiste, avec harmonie et une certaine élégance, pour ne rien gâcher.

Enfin, ça ne répond pas à la question : faut-il, oui ou non, tuer les vieux ? Lisez Bioy Casares, vous saurez.

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