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Revenir pour mieux partir (et l’inverse)

“Le voyage à la Havane” de Reinaldo Arenas

L’histoire des détours que prend un livre pour arriver jusqu’à son lecteur vaudrait en soit un livre entier. Un titre enthousiasmant, une couverture attirante (ou hideuse pour les lecteurs un peu joueurs), les conseils d’un ami, d’un libraire ou d’un bibliothécaire charismatique (quoi ? c’est possible !), il existe une foule de raisons, pas toujours avouables. Le voyage à la Havane de Reinaldo Arenas est arrivé à moi par l’entremise d’une amie qui m’est chère et que je vois trop peu pour la bonne raison qu’elle vit à l’étranger, cet aspect de sa vie privée n’étant pas sans lien avec sa recommandation, je le sais maintenant. Elle m’a offert ce livre, sûre d’elle, déjà convaincue qu’il me plairait et attendant impatiemment que je lui fasse mon retour. Il a tardé.

Voyage à la Havane
La couverture, assez moche, éditée par Babel

Je repoussais le moment de la lecture, plutôt inquiet de devoir lui annoncer que je ne trouvais pas mon compte dans l’œuvre de cet opposant cubain. Le temps faisant son œuvre et goûtant peu moi-même qu’on tergiverse pour lire mes conseils, je finis par m’y mettre sans trop de chaleur. Le voyage à la Havane comporte trois nouvelles. La première suit un drôle de couple littéralement obsédé par le désir d’être observé et admiré de tous. Au cœur d’un Cuba de plus en plus répressif, leurs virées nocturnes en habits de lumière prend des airs de happenings terroristes. Jusqu’à ce qu’ils découvrent, avec horreur, qu’à chacune de leur sortie très remarquée, une personne ne les regarde pas. Ce constat terrible les lance dans un road trip improbable et halluciné dans le pays entier. Cette mise en bouche a de quoi dérouter. Il y a d’abord ces pages entières de description des vêtements exubérants cousus main par la protagoniste. Puis cette quête à la frontière du fantastique d’un être mythologique : celui qui ne regarde pas.

L’auteur, celui qui regarde

La deuxième nouvelle, plus envoûtante encore, nous mène sur les traces d’un fou qui, avant de disparaître mystérieusement, a laissé son journal intime à un homme de confiance dont la santé mentale semble elle aussi laisser à désirer. Le manuscrit est censé avoir traversé les années avant d’être enfin publié par un éditeur américain qui ne se gênera pas pour y aller lui aussi de son petit commentaire. Ce jeu de piste et de dupes littéraire me plaît à tous les coups et les auteurs sud-américains sont des maîtres en la matière (Borges, Bolaño, la liste est longue). Cette nouvelle traite de la folie et de l’exil. Le narrateur est un Cubain vivant à New-York. Un peu d’histoire de l’art s’y mêle puisqu’on croisera aussi la fameuse et inénarrable Mona Lisa. On y est dans un entre-deux délicieusement inconfortable, un de ces états que peut procurer un film de Lynch. On rit et on frissonne, angoissé par on ne sait quoi, comme de retour à Twin Peaks.

Guess who’s back ?

La dernière nouvelle quitte les rivages du fantastique. Toujours à New-York, on suit un ex-père de famille, homosexuel refoulé, humilié dans son pays pour cette raison qui décide pourtant d’y revenir pour revoir femme et fils. Plus attendu que les deux autres, on a fini par se faire au style de l’auteur, elle fonctionne comme la synthèse des deux autres nouvelles. Elle concentre les thèmes abordés par l’écrivain dans Le voyage à la Havane : l’homosexualité et la difficulté, pour ne pas dire l’impossibilité, à la vivre, l’exil, intérieur ou géographique, la lutte vaine et éternellement perdue de l’individu contre la société. C’est à la fois pathétique et beau de voir ces personnages se débattre avec leur histoire sans jamais s’apercevoir qu’ils se jettent eux-mêmes dans les bras de ce qui les broie. L’un des enseignements de cette lecture concerne l’impossibilité de revenir au pays autant que l’impossibilité d’en partir vraiment. L’exilé, à la première seconde du départ, est marqué indélébilement par le lieu qu’il quitte à peine. On ne voyage pas à La Havane, on se rend compte qu’on ne l’a jamais quitté.

“Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison…”

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