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De quoi Martin Eden est-il le nom ?

Nekfeu, Pandore, Yann Moix et Nagui

Il y a 2 ou 3 ans, Nekfeu sortait son premier album. Émoi dans les médias de France, le premier titre s’appelait « Martin Eden ». Dans le cerveau très rapide des chefs de rédaction, ça a fait comme un choc qu’on pourrait traduire à peu près en ces termes : « Martin Eden » = Jack London = Croc-Blanc = livres = rappeur qui sait lire = on tient une couverture ET un article. Et voilà notre Fennec national propulsé, à sa plus grande joie, rappeur intelligent, cultivé et bien élevé, la preuve : il a lu des livres !

nekfeu
Lorànt Deutsch en moins moche

Ouf ! c’est qu’Oxmo commençait à se faire vieux. La boîte de Pandore était ouverte et ne se refermerait plus : couverture les cheveux au vent avec une auteur de renom, interview croisée avec la même, et c’est quoi votre lecture du moment, et pourquoi dans le rap y a des filles toute nue, etc. etc. Le climax du malaise étant atteint lors de l’émission de ce bon vieux Ruquier où Moix, auteur de son état, s’est retenu in extremis de lâcher ses propres 16 devant un Nekflamme visiblement dépassé par le monstre qu’il avait créé. Ah ! Cette bonne vieille tradition d’accueil réservée au rap à la télé française !

nekfeu on n'est pas couché
Au secours ! Au secouuuuurs !

Après avoir cassé ma télé, je me suis dit qu’il était temps de me remettre à lire. Il n’y a pas que Nekfeu qui m’a donné envie de me plonger dans le roman de Jack London. Mon magazine préféré en avait fait sa couverture quelques temps auparavant et London fait partie de ces auteurs dont on voit toujours passer le nom quand on demande aux écrivains qui sont les grands auteurs qui les ont marqués. Et puis, j’ai au moins ça en commun avec les chefs de rédaction, j’ai pleuré en lisant Croc-Blanc quand j’étais petit. Mais Martin Eden a quelque chose de plus grand encore.

jack london
Jack London ou la leçon de charisme en slip

On y suit les tribulations d’un jeune homme avide de culture, de science et d’amour. Après avoir tiré d’un mauvais pas un jeune homme de bonne famille, Martin a l’immense honneur d’être invité à dîner. Chez les bourgeois, tout l’émerveille : le raffinement, la culture et surtout la jolie sœur de l’hôte. Une brève conversation sur la poésie va mettre Martin sur la voie : la littérature le transporte, il en écrira. Il met alors sa force et son énergie, toutes deux colossales, au service de son grand projet : devenir écrivain. Il fréquente toujours la jeune fille du début qui prend en charge son éducation. Ce tutorat va vite prendre des allures de badinage, l’oie blanche ne résistant pas au magnétisme sauvage de Martin.

Stakhanoviste du savoir, ce dernier apprend autant qu’il peut et dans tous les sens. À force d’efforts et d’heures passées à lire, il atteint et bientôt dépasse le niveau culturel de ces bourgeois qui l’avaient tant impressionné. Il découvre les limites de leur système de pensée et l’étroitesse de leur esprit. Dans son élévation intellectuelle, Martin se heurte à l’incompréhension. Mépris de l’élite pour cette brute prolétaire et rejet de sa propre classe sociale qui regarde d’un mauvais œil les ambitions de Martin. Les pages et les pages qu’il écrit et envoie aux éditeurs ne sont jamais publiées et malgré cette négation généralisée, il ne cesse jamais de croire et d’entretenir sa vision idéaliste.

jack london
« On est jeune et ambitieux, parfois… « 

Jack London a sans doute mis beaucoup de lui dans ce personnage. Il partage son intransigeance, sa soif de connaissance et de reconnaissance. C’est peut-être la noblesse et aussi la limite de l’auteur : son empathie totale avec son personnage. Là où Balzac met à distance son personnage d’ambitieux, Rastignac, avec ironie, London semble épouser les vues et le parcours de son héros. Pas besoin d’être Nekfeu pour être touché au sens fort par le personnage de Martin Eden. Ce que crie son histoire, c’est autant l’injustice de l’insuccès que l’injustice du succès. On ne sait pas plus pourquoi il réussit là où plus tôt il échouait. Le seul hasard décide et c’est un des sujets de révolte du pauvre Martin. L’auteur évoque aussi la violence de la catégorisation sociale et le scandale que représente celui qui refuse de s’y conformer. Martin se heurte à une hostilité généralisée ce qui ne va pas sans créer chez lui un certain désarroi.

jack london
Si Martin devait avoir un visage, ce serait sûrement celui de l’auteur dans sa jeunesse

Martin se bat contre des moulins avec la force d’un lion. Son intransigeance et son intégrité parleront à tous les lecteurs idéalistes et peut-être aux autres. On aime Martin Eden, on partage ses révoltes et ses aspirations, pas besoin d’être un ambitieux assoiffé de culture comme lui (même si ça aide sûrement). On en arriverait presque à être séduit par son individualisme ombrageux.

J’ai dû lire Martin Eden sur une liseuse (personne n’est parfait) dans une traduction certainement perfectible. Pour ceux qui voudront une meilleure expérience de lecture, Libretto propose une bonne traduction française de l’œuvre de London et, évidemment, Martin Eden.

martin eden

Après cette lecture, vous ne direz plus de mal de Nekfeu tant sa comparaison est pertinente et bien vu. De là à pardonner à Yann Moix et Nagui…

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